“Peu de temps après mon entrée en fonction, un des cadres qui était sous ma responsabilité passe dire bonjour dans mes bureaux. On était que deux femmes dans cette équipe, mon assistante et moi, il entre et il dit salut les poulettes. Je lui ai dit Bonjour Paul, vous n'êtes pas obligé de m'appeler Madame la Directrice, Clémentine ça ira très bien. Il est devenu tout rouge et il n'y a plus jamais eu de familiarité”

 

C'est un fait: Alors que la moitié des travailleurs sont des travailleuses, les hommes et les femmes n'exercent pas les mêmes métiers. Plus précisément certains métiers ou fonction résistent à l’entrée des femmes. Et certains secteurs aussi. Présentes à 75 % dans les secteurs de l'éducation-santé-action sociale (en 2009, chiffres de l'INSEE), elles sont seulement 9 % dans l'industrie. Cependant il est des femmes qui rompent avec cet état de fait et bousculent les stéréotypes.

 

Elles sont mécaniciennes, chefs de service en chirurgie, ship-planer, peintres en bâtiment, dirigeantes ou huissières.

 

Elles s'appellent Louisa, Clémentine, Evelyne, Veronica.

 

Elles sont surdiplômées ou autodidactes, elles ont endossé l'héritage familial ou opéré une rupture radicale avec leur milieu.

 

On peut supposer que c'est le jeu des attentes sociales et des stéréotypes qui pèsent sur notre société qui contribuent au maintien de ces déséquilibres. Alors les cas atypiques d'insertion des femmes dans des métiers masculins constituent un terrain d'observation privilégié pour comprendre comment les stéréotypes peuvent être dépassés. Comment ces femmes ont-elles fait pour s'insérer dans leurs métiers ? Quels comportement ont-elles du endosser ? Ont-elles eu consciemment la volonté de transgresser un ordre établi ?

 

Pour concevoir cette lecture-spectacle, Grand Boucan a rencontré des dizaines de femmes, réalisé des heures d’interview afin de saisir leur parcours à la fois dans son individualité et son universalité.

 

Peut-on trouver chez ces femmes des caractéristiques personnelles communes ? Celles qui ont réussi leur carrière étaient-elles plus intelligentes, plus travailleuses ou plus clairvoyantes que leurs collègues masculins du même âge et sortis des mêmes écoles ? Quel a été l'influence de leur environnement familial ? Et d'ailleurs qu'en pense-t-il, cet environnement ?

 

Il ne faut pas oublier que le marché de l'emploi est tel que les trajectoires professionnelles sont souvent chaotiques. Nombreuses sont aussi les femmes qui, suite à une période de chômage, à une reconversion professionnelle, ou encore à une période de leur vie consacrée à élever les enfants, s’insèrent dans un métier masculin sans l'avoir anticipé ou particulièrement souhaité. Comment vivent-elles cette situation ? Ont-elles eu le sentiment d'entrer dans un territoire interdit ?

 

Ont-elles eu à subir des discriminations ? Quelles sont les difficultés qu'elles ont eu à endurer, à dépasser ? Sont-elles liées aux caractéristiques de la tâche elle-même, à des conditions de travail non adaptées ou alors sont-elles issues de résistances, plus ou moins manifestes, à la présence des femmes dans le métier ?

 

Finalement quel est le sort fait aux pionnières, celles que la volonté, la vocation ou les hasards de l'existence ont placé dans la position d'être parmi les premières à entrer sur un marché du travail autrefois uniquement masculin ?

Autant de questions qui sont venues nourrir nos rencontres.

La lecture-spectacle se compose d'extraits de ces témoignages que nous émaillons de travaux sociologiques sur le sujet. De ces voix éparses émerge un discours structuré, qui va au-delà de la simple expérience individuelle. L'image d'une société où s'opère un changement lent et profond, une ouverture qui nous concerne tous.

 

 

Extraits

 

Moi, j’ai fait des pieds et des mains quand je suis arrivée à l’Assemblée Nationale pour être à la Commission Production et Échanges…Parce que même dans mon propre parti, une femme qui débarque comme ça, qui n’avait pas eu d’autres mandats... qui en plus avait été assistante sociale, j’étais destinée à la Commission Sociale, quoi. Et moi j’ai posé dès le départ – moi dans ma circonscription, on a quatre ou cinq très grosses entreprises alors je veux aller dans cette commission là ! Bon. J’y suis arrivée, mais de justesse… de toute façon pour nous c’est l’éducation nationale, le social, la jeunesse, la santé.

 

Moi je suis secrétaire générale d'un syndicat, je m’appelle Evelyne, j’ai 43 ans. Je suis la première femme a exercer cette fonction. Dès qu'il est question de l'égalité homme-femme on me regarde et ils disent oui ben de toute façon c'est toi qui t'en occup e.Y'a un mec jeune qui adore parler de la parité homme-femme, il adore aborder le sujet en réunion mais il note même pas qu'à la fin, c'est insidieux mais c'est toujours pareil, c'est à la fille de faire le compte rendu.

 

Dans le bâtiment le conditionnement d'un rouleau de je sais pas quoi, un isolant je crois, c'est passé de 35 à 25 kilos. Bien sur, je ne vais pas prétendre qu 'en moyenne les femmes soulèvent les charges que peut porter un homme, je parle en moyenne. Mais même si un homme est capable de soulever 10 ou 20 kilos de plus que moi, on s'aperçoit quand même qu'au cours d'une vie professionnelle, ces charges elles finissent par vous user. Et les ouvriers du bâtiment terminent leur carrière en petit morceau. Donc l'évolution du conditionnement, du matériel, des aménagements de poste, des outils, tout ce qu'on entreprend pour améliorer les conditions de travail de tout le monde en entreprise, on ne pourrait pas le faire pour améliorer l'accès au travail des femmes ? Tout le monde serait gagnant au bout du compte.