L'auteur

 

Les pièces de Feydeau ont la progression, la force et la violence des tragédies. Elles en ont l’inéluctable fatalité. Devant les tragédies on étouffe d’horreur. Devant Feydeau on étouffe de rire. Encore les héros de Shakespeare et de Racine nous laissent-ils parfois le répit de quelques beaux vers où ils expriment mélodieusement leur infortune; ceux de Feydeau n’ont pas même le temps de se plaindre, puisque le propre de leur destin est de ne faire rire que parce que la petite catastrophe qui vient à peine de s’achever fraie le chemin à un immense embêtement dont on sait qu’il ne sera que le premier d’une nouvelle série. Jean Cocteau prétend que les dieux construisent, pour l’anéantissement des mortels, de très perfectionnées machines infernales. Le dieu Feydeau commande la sienne dans un magasin de farces et attrapes. (Marcel Achard)

 

Né à Paris en 1862, Georges Feydeau atteint avec Monsieur chasse en 1892 un succès qui ne s'est pas démenti depuis. Par son invention et son esprit, il renouvelle le vaudeville avec des œuvres comme Le Dindon, la Dame de chez Maxim, Le Fil à la Patte, qui ne cessent d'être reprises et de faire rire. Analyste féroce de la vie de couple, il met en scène des personnages banals que le souci de couvrir leurs aventures amoureuses va conduire à s'enferrer dans un entrelacs cauchemardesque de mensonges. Lui-même malheureux en ménage, en proie malgré des revenus considérables à de continuels soucis d'argent où le mène sa passion du jeu, il achèvera sa vie rongé par la démence syphilitique en 1921, cruelle ironie pour celui qui portait ses personnages à la frontière de la folie dans leur quête désespérée de liberté amoureuse.

 

 

 

La pièce

 

Le Système Ribadier tient une place un peu à part dans l’œuvre de Feydeau. Alors que la frénésie du comique semble souvent chez Feydeau précipiter, ballotter les personnages à l’intérieur et hors du plateau, ici, dans ce salon où gît le corps hypnotisé d’Angèle, l’atmosphère s’engourdit. Le salon des Ribadier, c’est la chambre close d’une princesse endormie.

 

Si le système Ribadier est certes moins mouvementé que les grands vaudevilles de son auteur et compte moins de rebondissements, le portrait de son héroïne est plus fouillé et tend vers la peinture de caractère. Pour Ribadier le cas est entendu: Angèle souffre d’aliénation mentale. Elle est la proie d’une jalousie maladive, c’est une femme obsédée, hantée par l’humiliation que lui a fait subir son premier mari Robineau. Le traitement que lui inflige Ribadier altère sa lucidité, et la frontière entre le rêve, les fantasmes et la réalité devient perméable. La pièce est nourrie de thèmes empruntés au répertoire fantastique: la suggestion, le portrait vivant, la demeure rongée de vermine. Ribadier voyant son système progressivement dérailler et se retourner contre lui, c’est la situation classique du savant à qui son expérience échappe pour son propre malheur.

 

La pièce de Feydeau développe un discours intéressant sur la place de la femme et la psychiatrisation de ses aspirations. Effectivement trompée par tous ses maris, Angèle voit ses soupçons légitimes relégués dans le domaine de la folie. L'esprit d'Angèle est cruellement manipulé par son époux, mais son corps ne connaît pas un traitement plus enviable, trituré, tâté, trimballé sans cesse par tous les personnages masculins sans exception. Ribadier ira jusqu’à la traiter comme le paquet encombrant qu’elle est devenue.

 

 

 

Le Paranormal Fin de Siècle

 

Dans son oeuvre, Feydeau pimente ses intrigues d'allusions aux mœurs de son temps. La fin du XIXème siècle connaît une vogue sans précédent pour les expériences paranormales. On fait tourner les tables, on interroge les morts par le truchement des médiums, on traque les ectoplasmes et on signale ici et là des apparitions de la Vierge. Les scientifiques officiels ne négligent pas cette exploration de ce qui peut-être vu comme un nouveau domaine de la connaissance: les Curie participent à des séances de spiritisme, l'astronome Camille Flammarion enquête sur les maisons hantées et la télépathie, et le Prix Nobel Charles Richet pose les bases d'une science de la communication avec les mondes parallèles. Dans plusieurs de ses œuvres, Feydeau se moque de la crédulité et des entichements de ses contemporains.

 

Dans Le Système Ribadier, Eugène Ribadier est initié à l'hypnose. C'est essentiellement grâce à Jean-Martin Charcot que cette pratique connaît un engouement exceptionnel. Les séances publiques pendant lesquelles le célèbre neurologue plonge ses patientes dans l'inconscience attire le Tout-Paris, on s'y presse comme au spectacle. Charcot y voit à la fois un traitement et une méthode de détection de l'hystérie, et Sigmund Freud lui-même viendra suivre son enseignement. Cette tentative de contrôler les désirs de la femme, de lui imposer l'oubli ou le sommeil, de pouvoir à volonté agir sur sa conscience et la modifier, la corriger, c'est certainement le rêve de l'infidèle Ribadier, c'est peut-être aussi celui de toute une époque.